Sonia Jebsen in Conversation with Thénie Khatchatourian

Galerie Renaissance, Geneva — 7 May 2026

Editorial Introduction

On the occasion of Mémoire d’Homme, Galerie Renaissance hosted a conversation between Swiss-Armenian artist Thénie Khatchatourian and Sonia Jebsen.

Through this interview, the artist reflects on memory, Armenian cultural heritage, transmission, and the philosophical, artistic, and literary influences that shape her practice. Between drawing, sculpture, printmaking, and textile work, Thénie Khatchatourian develops a deeply personal visual language in which archaic and contemporary figures coexist in an ongoing exploration of the sacred, the body, and permanence.

The following interview was conducted in French.

 


 

 

SJ: Vous portez le même patronyme que le compositeur soviétique d’origine arménienne Aram Khatchatourian, célèbre notamment pour son ballet Gayaneh et sa célèbre « Danse du sabre ». Avez-vous des liens familiaux avec lui ?

TK: Non, je n’ai pas de liens familiaux avec le compositeur Aram Khatchatourian. Ce patronyme est très répandu en Arménie puisqu’il signifie « celui qui donne la croix ».

Je viens toutefois d’une famille de musiciens arméniens célèbres en Arménie. Je suis notamment la petite-nièce du violoniste Jean Ter-Merguerian.

 

SJ: Vous êtes née à Genève de parents arméniens. Avez-vous grandi dans la culture et les traditions arméniennes, ou plutôt dans une volonté d’intégration choisie ?

TK: Je suis née et j’ai grandi à Genève. Mes parents sont arrivés en Suisse lorsqu’ils étaient très jeunes.

Je n’ai pas été directement initiée à la culture arménienne, sinon peut-être de manière indirecte. La volonté d’intégration de ma famille à la culture suisse surpassait sans doute le besoin de transmettre sa culture d’origine.

Mes parents eux-mêmes sont nés dans une Arménie soviétique où toute forme de sentiment national ou patriotique était découragée par le pouvoir central de Moscou. Ils n’ont reçu ni éducation religieuse ni transmission culturelle particulièrement marquée, ayant grandi dans le système éducatif soviétique.

Ainsi, la langue est probablement le principal héritage culturel qu’ils m’ont transmis.

 

SJ: Vous n’avez pas suivi de formation artistique académique traditionnelle. Comment avez-vous acquis les différentes techniques que vous pratiquez aujourd’hui — dessin, gravure, sculpture, textile ?

TK: Par amour et par volonté. Je dis souvent que je suis née deux fois : une première fois à Genève en 1989, puis une seconde fois en 2017 lorsque j’ai déménagé en Arménie après mes études universitaires.

J’ai découvert ma culture grâce à quelqu’un que j’ai aimé. Il m’a appris à composer, à dessiner. Sa passion pour la création et l’art arménien m’a profondément marquée. Nous avons longtemps dessiné ensemble, dans une forme de dialogue critique permanent.

En revenant en Suisse, j’ai commencé à suivre des cours de dessin de nu, de gravure en taille douce, de taille sur pierre avec l’artiste genevois Jo Fontaine, ainsi que des cours de céramique.

N’ayant pas fait d’école d’art, j’ai ressenti le besoin d’explorer le plus de matériaux possible afin de comprendre leurs particularités, leurs résistances et leurs caprices. Je cherchais le médium qui résonnerait le plus profondément avec ce que j’avais à exprimer.

 

 

 

SJ: Votre démarche artistique met en avant un engagement fort pour la mémoire historique. Dans un contexte contemporain où certaines idéologies prônent parfois une rupture avec le passé et les héritages culturels, quelle est votre position ?

TK: J’assume pleinement l’idée que l’artiste doit accompagner sa pratique d’une pensée.

L’expérience arménienne m’a appris que nous sommes faits de tous ceux qui nous ont précédés. Je crois profondément qu’il est absurde de vouloir systématiquement rompre avec le passé. Ce sont précisément nos racines qui nous donnent des ailes.

Le système contemporain tend à homogénéiser les individus, à effacer les spécificités culturelles, régionales et linguistiques. Tout se ressemble de plus en plus : les intérieurs, les goûts, les objets.

Cette standardisation est extrêmement violente pour la beauté du monde.

Je crois, au contraire, qu’il faut préserver ce qui nous a été transmis et protéger cette richesse. Voyager nous touche précisément parce qu’il nous confronte à l’altérité, à d’autres manières d’habiter le monde.

J’encourage chacun — artistes ou non — à puiser dans sa propre culture et à s’intéresser à ses origines.

 

SJ: Plusieurs influences viennent à l’esprit en regardant votre travail : Matisse, Alekos Fassianos, Antoine Bourdelle, ou encore certains aspects de l’art soviétique et du culte du corps. Vous reconnaissez-vous dans ces filiations ?

TK: Je me suis beaucoup formée à travers les livres et les musées.

Je suis fascinée par Antoine Bourdelle. Son musée à Paris est probablement l’un des plus beaux lieux que j’ai visités ces dernières années.

Je me sens héritière de tous ces artistes qui nous lèguent leur regard et leur travail.

Le paysage culturel arménien est profondément hybride : païen, chrétien puis soviétique. J’aime particulièrement le social-modernisme et les bas-reliefs à la gloire du travailleur. Les figures féminines y apparaissent puissantes, solides, presque sculpturales.

Ma mère me raconte encore aujourd’hui ses souvenirs de l’Arménie soviétique, où artistes, poètes, musiciens et intellectuels fréquentaient sa famille. Ces récits ont nourri mon imaginaire.

Les œuvres de Rudolf Khachatryan ou du sculpteur Ara Harutyunyan m’ont particulièrement influencée. Aujourd’hui encore, j’ouvre leurs livres avant de commencer à travailler.

Ce qui me touche également profondément, ce sont les entretiens radiophoniques d’artistes comme Matisse, Braque, Picabia ou Dalí. On y perçoit une dimension presque mystique de leur rapport à l’art. Je crois que l’art doit rester au service du Beau, du Bien et du Vrai.

 

 

SJ: Quels messages souhaitez-vous transmettre par votre pratique artistique ?

TK: Je me considère avant tout comme une héritière en résistance.

Je ne crois pas que l’on puisse créer à partir de rien. La création consiste plutôt à faire survivre quelque chose de précieux, à réinterpréter des formes anciennes dans un langage contemporain.

Créer, c’est s’inscrire dans une continuité choisie.

Les réflexions de penseurs comme Régis Debray, Jean Clair, Annie Le Brun ou Jean‑Claude Michéa ont beaucoup nourri ma pensée. Mon travail est une forme de résistance face à un monde qui oublie trop facilement que le passé conditionne l’existence même de l’avenir.

 

SJ: Quelles artistes femmes — passées ou contemporaines — ont particulièrement influencé votre travail ?

TK: Le travail des femmes me touche profondément, qu’il soit artistique ou artisanal.

Je pense notamment à Camille Claudel ou à Eileen Gray, dont l’histoire demeure bouleversante.

Je suis également très sensible au travail des sœurs Aslamazyan, peintres arméniennes nées à Kars puis exilées à Gyumri. Leur œuvre célèbre la mémoire familiale, les traditions orales et le rôle des femmes dans la transmission culturelle.

Plus largement, je suis fascinée par les artisanes d’art — les femmes qui travaillent la couture, la broderie ou la dentelle. Pour moi, l’artisanat est peut-être la première grande forme d’art.

 

SJ: Vous êtes très présente sur les réseaux sociaux et partagez volontiers votre processus créatif. Pourquoi cette ouverture sur un espace souvent considéré comme intime ?

TK: Je crois simplement que j’essaie de vivre avec mon temps.

Lorsque j’ai commencé à dessiner en 2014, ouvrir un compte Instagram m’a semblé naturel. Ma génération documente tout, partage tout.

Mais Instagram a énormément changé. À l’époque, c’était une véritable vitrine ; aujourd’hui, l’algorithme crée une forme de « censure par l’excès ». La visibilité devient extrêmement difficile.

Je partage moins pour « exister » numériquement que par désir de transmission.

En même temps, je suis consciente du paradoxe : utiliser une plateforme issue de l’ultra-capitalisme américain tout en développant une pensée critique sur ce système.

Mais s’adapter est aussi une manière de survivre.

 

 

SJ: Vous insistez souvent sur l’importance des livres dans votre vie. Pourquoi ce rapport si fort à la littérature aujourd’hui ?

TK: Le livre demeure, selon moi, l’une des inventions les plus extraordinaires de l’humanité.

Le numérique nous impose une vitesse permanente, alors que le livre entretient un rapport au temps long, à la concentration et à l’intimité. Lire permet d’installer les idées dans une réalité tangible. Les livres ont profondément nourri ma pratique artistique, non seulement à travers l’histoire de l’art, mais aussi grâce à la philosophie. Ils m’ont aidée à comprendre certaines dérives de notre société contemporaine et à réfléchir à la place que peut encore occuper l’art aujourd’hui. Ouvrir un livre est une expérience profondément singulière. Là où les images numériques homogénéisent les regards, le livre permet encore une relation intime et personnelle au savoir.

 

SJ: Votre travail fait un usage récurrent de la sanguine, du pastel et des tonalités terracotta. Pourquoi cette attirance pour ces médiums et ces couleurs ?

TK: La sanguine et les tonalités terracotta me rappellent immédiatement les pierres volcaniques d’Arménie.

Cette couleur possède quelque chose de profondément charnel. Elle offre une présence forte sans la brutalité du noir. Le rouge évoque le sang, le feu, la passion, la sexualité, mais aussi les poteries antiques et les traces laissées sur les parois des grottes.

Mes œuvres sont souvent monochromes ou presque, comme si elles étaient réalisées avec un seul outil. Cela leur donne une dimension archaïque qui me touche beaucoup.

Je remarque d’ailleurs que les œuvres bleues se vendent souvent plus facilement aujourd’hui, peut-être parce qu’elles correspondent davantage à une esthétique contemporaine standardisée. Mais les tonalités terracotta résonnent plus profondément avec ce que je cherche à transmettre.

 


 

Interview réalisée par Sonia Jebsen à la Galerie Renaissance, Genève, le 7 mai 2026, à l’occasion de l’exposition Mémoire d’Homme de Thénie Khatchatourian.

13 May 2026